Diana Cooper
Pianiste
diana-cooper.com
Ton premier disque vient de paraître, il réunit des œuvres de Haydn, Ravel et Chopin : qu’est-ce qui t’a donné envie de réunir ces 3 compositeurs ?
Pour mon premier enregistrement, j’ai tenu à cœur de mettre en valeur une diversité de styles et d’explorer différents univers musicaux. Ces trois œuvres m’accompagnent depuis longtemps ; elles me sont chères et véhiculent des messages profondément contrastés.
De la sonate de Haydn, au style classique et structuré, se dégage un caractère enjoué, presque ironique. Cet esprit de légèreté contraste avec le sérieux et le dramatisme de la sonate de Chopin – une véritable épopée romantique, d’une richesse immense tant sur le plan formel qu’émotionnel. Entre ces deux sonates, le disque présente l’un des cycles les plus révélateurs de l’impressionnisme ravélien : Miroirs, cinq pièces qui évoquent, telles des reflets, différentes scènes de la nature ou de la vie – des papillons nocturnes, des oiseaux, les vagues de l’océan, l’aubade d’un bouffon dans un village espagnol, et le tintement de cloches dans une vallée.
Qu’est-ce que ce projet a changé dans ton rapport au temps et à l’interprétation ?
L’enregistrement est une immersion totale de quelques jours dans la musique et dans le monde des émotions, de la créativité et de l’intériorité. C’est un moment hors du temps, coupé de la réalité extérieure ; dans un nombre de jours imparti, les heures ne sont plus comptées. On est porté par un élan où les prises s’enchaînent avec rigueur et détermination, mais aussi avec beaucoup de joie et d’exaltation. La concentration et l’énergie déployées deviennent grisantes, presque régénératrices.
C’est une expérience très différente du concert vivant, bien-sûr, mais pas moins intéressante. La communion ne se fait plus avec un public en chair et en os, mais avec un lieu, un instrument, et avec la musique dans ce qu’elle a de plus élevé. C’est aussi une expérience forte d’apprivoisement et de dépassement de ses limites, de gestion de son énergie, et un tremplin vers un approfondissement majeur de notre approche à chaque œuvre.
Tout doit être fin prêt avant de débuter le projet, mais, tout comme le concert, l’enregistrement n’est pas une simple restitution d’un travail bien préparé. C’est une exploration et une redécouverte incessante de chaque page musicale, ainsi qu’une opportunité assez rare de faire mûrir profondément notre interprétation.
Tu as participé en Octobre dernier au Concours Chopin de Varsovie, peux-tu nous parler de cette expérience ?
La préparation du 19ᵉ Concours international Chopin a été l’une des expériences les plus marquantes de mon parcours jusqu’à présent – aussi exigeante qu’exaltante. Se préparer à un tel événement demande énormément de rigueur, de structure et un engagement total. Pendant cette période, cela occupe toute la place dans une vie, mais la satisfaction et l’épanouissement que cela apporte sont immenses.
Au sein d’un même répertoire travaillé pendant des mois, il y avait toujours de nouvelles choses à explorer, tant dans la musique que dans mes propres capacités. Je me sentais profondément vivante !
Se préparer à un événement de cette importance requiert également une grande force mentale. J’ai consacré beaucoup de travail à l’aspect psychologique de la préparation, en explorant mes peurs, mes schémas inconscients et mes croyances limitantes. Cela a servi de formidable accélérateur pour grandir. J’ai rapidement compris combien le chemin vers le concours était, en réalité, encore plus riche de sens que la destination elle-même. Je suis profondément convaincue que les résultats ne sont jamais une finalité : quelle que soit l’issue, l’essentiel réside dans le chemin lui-même qui représente une opportunité unique d’évolution et d’épanouissement, tant sur le plan artistique que personnel.
Avec un niveau d’exigence aussi élevé, y a-t-il une forme de pression que tu as appris à apprivoiser avec le temps ?
Cela étant, la pression d’un concours est bien plus élevée que celle d’un concert. Elle peut prendre deux directions : soit elle nous limite, soit elle nous stimule. A mon sens, la pression du concours Chopin à été plutôt positive, servant de formidable moteur tout au long de la préparation. Arrive un moment où il est difficile de distinguer le poids du stress, de l’adrénaline positive qu’il engendre. Je crois que la transcendance du trac est atteinte lorsque la peur est transformée en énergie d’amour. Cela vient avec le temps et l’expérience, tout en restant fluctuant, car le chemin de l’évolution n’est jamais linéaire.
© Bartosz Seifert
Y a-t-il une scène ou un concert qui a profondément modifié ton rapport au public ?
Dans de nombreux concerts, des personnes viennent à votre rencontre à la fin et vous adressent des compliments. Beaucoup de ces éloges sont échangés en passant, au moyen de formules toutes faites ; mais il y a toujours ces quelques personnes qui laissent parler leur cœur à travers des mots simples, spontanés et authentiques — des mots qui viennent droit du cœur et qui touchent profondément. On ressent alors l’impact que la musique a eu sur elles, la manière dont elle a atteint leur âme à un niveau plus profond. Tout concert au cours duquel une telle connexion se crée – même avec une seule personne – devient un concert mémorable.
Par ailleurs, j’ai joué à plusieurs reprises dans des foyers ou des centres médicaux pour personnes en situation de handicap. Ce sont toujours des expériences particulièrement fortes et marquantes. Ces publics disposent d’autres moyens d’expression et de communication émotionnelle, totalement en dehors des codes traditionnels du concert. Même si leur langage est différent, on perçoit combien les émotions portées par la musique les atteignent – et les soulagent momentanément – de manière directe et profonde.
Comment abordes-tu le moment juste avant de monter sur scène ?
Tu as étudié auprès de nombreux pédagogues et pianistes. Qu’est-ce qui, selon toi, t’a le plus marqué dans cette transmission ?
Je crois que la pédagogie autour d’un art tel que la musique repose sur deux piliers essentiels : d’une part, l’enseignement de toutes les bases nécessaires pour devenir un bon musicien : les spécificités de chaque style musical, le sujet de narration ou d’expression de l’œuvre, l’interprétation, certaines « règles » musicales, l’art du son et du temps, la manière pianistique de réaliser chaque intention à l’instrument, l’approche technique. D’autre part, il s’agit d’accompagner le musicien à devenir artiste, en transcendant la partition pour en incarner le message à un niveau plus intime et plus élevé. Trouver sa véritable identité à travers la musique et laisser la musique nous trouver, jusqu’à un état d’unité. Je pense que la combinaison de ces deux formes d’enseignement est la plus puissante et la plus riche.
© Jean-François Mazelier
Quel conseil aimerais-tu transmettre à de jeunes musiciens qui commencent à construire leur parcours ?
Écoutez toujours votre cœur, votre intuition — qu’il s’agisse de décisions professionnelles, du choix d’un professeur, d’un projet ou d’une idée artistique.
Nous pouvons apprendre énormément de toutes les sources extérieures, qu’elles soient des professeurs ou des expériences de vie. Mais il est essentiel de se rappeler que ces sources ne font que refléter ce qui existe déjà en nous, et nous aident à le révéler.
La réponse que dicte votre cœur est toujours la bonne pour vous ; elle ne doit jamais être ignorée ni trahie. Garder confiance en cette voix intérieure — et en la vie elle-même — est l’une des clés les plus solides sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, surtout dans les moments de difficulté ou d’épreuve.
Enfin, il est crucial de se poser les bonnes questions. Pourquoi faites-vous ce que vous faites ? Comment cela sert-il votre évolution, votre bonheur, et celui des autres ? Et lorsque le succès se présente, comment le vivez-vous : comme un accomplissement de l’ego, ou comme une opportunité de servir vos valeurs à une plus grande échelle et de toucher davantage de personnes ? Il est toujours important de revenir régulièrement à nos valeurs et à nos objectifs les plus profonds, et de construire notre identité artistique à partir d’eux. Il est bon de se souvenir que ce que nous faisons sert ce que nous sommes. La musique, comme toute autre chose, n’est qu’un moyen, jamais une fin en soi.
Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?
Quels sont tes projets à venir ?
Mes projets pour 2026 incluent un enregistrement de CD consacré entièrement à Chopin. Ce disque proposera un voyage à travers les multiples facettes de Frédéric Chopin, mettant en miroir des œuvres contrastées reflétant ombre et lumière. Il comprendra, par exemple, le Premier et le Quatrième Scherzo, la Barcarolle, la Polonaise-Fantaisie, l’Andante spianato et Grande Polonaise brillante, et d’autres œuvres.
Par ailleurs, j’ai des concerts prévus dans les mois à venir en Europe (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pologne, Grèce) ainsi qu’aux États-Unis. Mon répertoire explorera une variété de styles, allant de Scarlatti, Bach, Beethoven et les romantiques, à Granados, Ravel, ainsi que Šimun Čarli Botica, jeune et talentueux compositeur croate, déjà bien reconnu dans son pays.
05/01/2026
