© Tim Macklin

Apolline Khou

Claveciniste – Pianiste

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Tu navigues entre le clavecin et le piano. Comment ces deux instruments dialoguent-ils dans ton travail et dans ta manière de penser la musique ?
Je pense que petit à petit, grâce à la pratique de plusieurs instruments, je me suis détachée de l’idée plus ou moins inconsciente que j’avais, celle que la maîtrise d’un instrument est une fin en soi.

En développant mon travail et mon écoute à travers divers claviers, j’ai pris conscience du fait qu’un instrument, aussi beau qu’il puisse être, reste un instrument. Au sens propre du terme, il est donc un simple moyen de transmettre quelque chose de plus vaste que lui-même: des idées, des sentiments, et tout ce que la musique peut évoquer et représenter.

Bien sûr, certains instruments, selon leur nature, leur facture ou leur histoire, correspondent plus ou moins à certains discours musicaux, mais c’est justement la chance de pouvoir explorer cette diversité qui a réellement élargi ma réflexion et mon imagination musicales.

Comment ton rapport au son et au toucher a-t-il évolué depuis que tu joues régulièrement sur instruments anciens ?
Ce qui m’a d’abord plu lorsque j’ai découvert les claviers anciens, c’est la diversité et l’unicité de ceux-ci. Ils ont échappé à la standardisation, et ont chacun une personnalité et une palette de sonorités incroyable, qui impose l’écoute attentive et sensible, la souplesse et la créativité, plutôt que la force et la répétition figée d’une interprétation ou d’une idée.

J’ai été particulièrement marquée par mes visites à la Cobbe Collection, à Hatchlands, où j’ai pu jouer de merveilleux claviers anciens, d’un sublime clavecin Ruckers au piano Pleyel de Chopin d’une extrême douceur, et également de magnifiques pianos du XXème siècle, notamment un Becker russe que j’ai pu jouer en concert. L’originalité, la profondeur et la personnalité de chacun de ces instruments ont laissé dans ma mémoire des souvenirs sonores inoubliables et continuent de m’inspirer, vers un jeu poétique et unique à chaque représentation.

© Marielle Huneau
Qu’est-ce que le travail de continuo t’a appris sur l’écoute et le rapport aux autres musiciens ?
Le continuo exige une écoute active et une conscience harmonique ainsi qu’une conscience de l’autre au sens plus large. Au-delà de la partie de basse écrite et des harmonies imposées ou suggérées qu’il faut réaliser, il y a toute une dimension improvisée qui ne prend vie que lors de la rencontre avec l’autre musicien que l’on accompagne, et qui dépend de sa façon de jouer l’oeuvre, de sa personnalité, de l’instrument, de l’acoustique du lieu, de tellement de choses…
Cela est évidemment valable pour toute musique, mais dans le cas du continuo, ce sont tous les éléments non écrits qui peuvent changer de manière assez phénoménale et propre à chaque continuiste. Cet état d’écoute que j’ai découvert en travaillant le continuo et que je continue d’apprivoiser est un état que j’essaie de garder peu importe ce que je joue, seule ou en ensemble. C’est pour moi une des choses les plus passionnantes à explorer et à vivre en musique. Chercher l’équilibre avec les autres voix en temps réel peut créer une véritable magie.
Comment trouves-tu l’équilibre entre rigueur stylistique et liberté expressive dans la musique baroque ?
Je pense que comme dans toute tradition musicale que l’on découvre, la rigueur et la liberté ne sont pas contradictoires. J’aime la comparaison avec un langage que l’on apprend: plus on en connaît les codes et les subtilités, plus on peut s’exprimer librement, et au bout d’un moment, on peut même rêver dans cette nouvelle langue.
© Morgane Vie
Comment le travail de continuiste en résidence au Centre de Musique Baroque de Versailles nourrit-il aujourd’hui ton identité artistique ?
Grâce à cette résidence, j’ai la chance d’être entourée quotidiennement de chanteurs, d’instrumentistes et de spécialistes incroyables, et chaque rencontre et répétition ou moment musical dans cette institution m’est extrêmement précieux.

Par ce que l’on joue, par les lieux comme la Chapelle Royale, et par la tradition musicale portée par le CMBV, je suis complètement immergée dans la musique baroque française. Cet univers m’était cher depuis longtemps, mais j’en découvre un peu plus les subtilités ainsi que des joyaux du répertoire chaque jour. C’est un privilège de pouvoir s’imprégner de ce style si particulier dans un tel cadre.

Quelles différences as-tu ressenties dans la manière d’aborder la musique baroque entre la France et le Royaume-Uni ?
Mon expérience a été assez différente dans chaque pays, de par le rôle que j’y avais. Etudiante pendant quatre ans à Londres au Royal College of Music, puis fellow, j’y ai volontairement exploré de nombreux aspects de la musique en général. J’ai apprécié le fait d’être encouragée à prendre des initiatives et à créer des ponts, ainsi que l’ouverture internationale qui est propre à Londres. Je pense que cela se ressent au niveau de la musique ancienne: les programmes et les ensembles sont très variés et explorent beaucoup de choses différentes, à des rythmes différents, ce qui pousse à s’adapter mais aussi à prendre de nouveaux points de vue.

Ayant commencé la musique ancienne assez tard, du côté français, je connais surtout Versailles, où je joue principalement de la musique française, dans un cadre historique. Je rencontre donc un monde plus spécialisé et axé sur la perpétuation d’une tradition musicale.

Pour comparer, sans vouloir généraliser car je ne parle que de mon expérience personnelle, je trouve qu’au Royaume-Uni, la spontanéité et la flexibilité sont des qualités que l’on recherche plus qu’en France ,où, en revanche, on attend plutôt une approche des œuvres réfléchie dans la durée. Dans l’idéal, bien sûr, ces deux approches coexistent et se complètent.

© Tim Macklin

Être Historical Keyboards Fellow au Royal College of Music t’a placée dans un rôle à la fois d’interprète et de transmission : comment as-tu vécu cette expérience ?
J’ai commencé à enseigner assez jeune, lorsque j’avais seize ans, et j’ai participé à beaucoup de concerts lors de mes années au Royal College of Music, avant le fellowship. Je ne sépare pas le statut d’interprète de celui d’enseignant ou d’accompagnateur; même s’ils ont des visages différents, ils sont pour moi tous basés sur l’amour de la musique.

Mon fellowship a été une transition entre ma vie d’étudiante et ma vie professionnelle, et cette expérience m’a donné des responsabilités qui m’ont fait grandir et prendre conscience de ce que j’aime en musique.

Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?

Je peux seulement dire que je me sens extrêmement chanceuse de pouvoir vivre de la musique et de pouvoir contribuer à partager ce qu’il y a de beau, ce qui nous élève et nous rassemble, dans un monde qui en a besoin plus que jamais.

Quels sont tes projets à venir ?

Je poursuis mon année de résidence au CMBV avec de nombreuses œuvres magnifiques de la musique baroque française, que l’on pourra entendre à Versailles. Je jouerai au continuo, mais également en solo au grand orgue lors d’un des concerts à la Chapelle Royale. Je participerai aussi à des projets d’opéra, dont les annonces viendront prochainement.
Dans une démarche plus personnelle, je continue mon travail de transcriptions pour clavecin solo et je prévois de collaborer avec des artistes issus d’univers variés, à suivre prochainement également !

26/01/2026