© Marielle Aubé

Anna Giorgi

Pianiste
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Tu viens de terminer tes études au CNSMDP avec Le Chevalier à la rose de Strauss : quel regard portes-tu aujourd’hui sur ces années de formation ?
Ces années ont été d’une grande intensité et m’ont profondément construite, autant sur le plan artistique qu’humain. J’y ai fait des rencontres déterminantes, avec des collègues chanteurs devenus de véritables partenaires de musique de chambre, mais aussi avec mes professeurs. Anne Le Bozec, notamment, qui m’a transmis le goût du Lied et la mélodie, en m’ouvrant les portes d’un répertoire qui ne cesse de me nourrir.
C’est une école où l’on peut s’épanouir pleinement, portée par une exigence qui va de pair avec la passion.
Qu’est-ce qui t’a progressivement attirée vers le travail avec la voix ?
J’ai toujours été attirée par la voix, ayant fait partie de chœur lorsque j’étais plus jeune. J’ai eu l’opportunité de participer à une production d’opéra dans les chœurs d’enfants, et d’observer depuis coulisses le travail immense qui se cache derrière chaque représentation. Cette découverte a nourri une passion pour l’opéra qui ne m’a jamais quittée.
À peu près à la même époque, j’ai eu la chance de rencontrer une professeure de piano qui m’a initiée très tôt à l’accompagnement. Elle m’a sensibilisée à cette discipline, dont on mesure rarement toute la richesse.

Ce qui me passionne le plus dans le travail avec la voix, c’est le rapport intrinsèque avec le texte, le fait de pouvoir analyser le choix du poème et de sa mise en musique par le compositeur, mais aussi la plasticité que peut apporter la voix sur la musique. C’est un rapport très naturel et organique, constamment guidé par le souffle et la parole.

C’est aussi une grande source d’inspiration pour nous en tant que pianiste, qui cherchons sans cesse à retrouver, sur un instrument mécanique et percussif, la souplesse et le lyrisme de la voix.

© Angéline Moizard
Le piano est au coeur de tout ce que tu fais, mais il prend des rôles très différents. Est-ce que tu as le sentiment de faire le même métier selon que tu es soliste, partenaire de Lied ou cheffe de chant?

Quelle que soit la pratique, je dirais que l’exigence envers l’instrument et la qualité du son reste identique. C’est plutôt l’approche et la relation à l’autre qui peuvent être différentes.
En tant que soliste, le rapport à la liberté est différent : on assume seul chaque choix d’interprétation.
Être partenaire de Lied est un vrai travail de musique de chambre. Il y a plus de discussions, chaque membre du duo apporte ses inspirations, ses choix et ses envies.

Quant au rôle de chef de chant, cela peut prendre beaucoup de facettes différentes selon les besoins des chanteurs. Mais c’est surtout le seul métier où nous lisons sur une partition d’orchestre, et donc une partition qui n’est pas initialement écrite pour le piano. Il y a donc tout un travail d’imagination des timbres, de plans sonores et d’équilibre à chercher.
C’est une approche qui développe beaucoup l’imaginaire sonore, et qui est très utile et intéressante à reproduire en tant que pianiste et chambriste.
Ces différentes pratiques se nourrissent constamment les unes des autres. C’est parfois un défi de trouver un équilibre entre elles, mais c’est précisément ce qui rend ce métier si passionnant.
Tu formes plusieurs duos avec des chanteurs : qu’est-ce qui change lorsque la collaboration s’inscrit dans la durée ?
La complicité et l’écoute de l’autre, avant tout.

Pour qu’un duo s’inscrive dans la durée, je pense qu’il est essentiel de partager des valeurs humaines communes. C’est ce qui permet de conserver le même plaisir à travailler ensemble, parfois pendant des heures. La manière de travailler est tout aussi importante : partager le goût du texte, l’attention au détail, la curiosité pour le répertoire, mais aussi une même exigence.

En même temps, il est indispensable que chacun conserve sa personnalité et son propre regard sur la partition. C’est de ce dialogue, parfois de ces désaccords, que naissent les choix d’interprétation les plus intéressants. On ne cherche pas à penser de la même manière mais à construire une vision commune à partir de nos sensibilités respectives.

La répétition est un temps que j’apprécie particulièrement. C’est là que l’on cherche, que l’on doute, que l’on change d’avis. L’interprétation ne naît pas toujours d’une intuition immédiate, mais d’un véritable échange.

Avec le temps, la confiance s’installe et l’écoute devient plus instinctive. On apprend à anticiper les intentions de l’autre, notamment lors des concerts, et l’on ose davantage prendre des risques ensemble. C’est sans doute ce que je préfère : voir naître, au fil des années, une manière de jouer qui n’appartient qu’à cette rencontre.

© C-Y Nicolas
Tu as participé cette année au Carnegie Song Studio, Qu’est-ce qui t’a le plus marqué lors de cette expérience ?
Ce qui m’a le plus marqué est avant tout l’état d’esprit et l’ouverture qu’il y avait. Les échanges étaient particulièrement riches car nous venions tous d’horizons différents, et les masterclasses avec de grandes personnalités artistiques très inspirantes.
J’ai également été très sensible au programme du concert, conçu avec une véritable réflexion artistique. Son accessibilité, la cohérence du parcours proposé au public et le soin apporté à la mise en espace témoignaient d’une réelle volonté de créer une expérience de concert vivant et engageant.
J’ai aussi apprécié la place accordée aux pianistes, considérés comme de véritables partenaires artistiques.
Et enfin, assister à des concerts au Carnegie Hall ainsi qu’à des représentations au Metropolitan Opera a été une source d’inspiration importante !
Comment définirais-tu le rôle d’une cheffe de chant aujourd’hui ?
Pour moi, un chef de chant est avant tout une oreille extérieure et un partenaire de confiance.
Il accompagne le chanteur à chaque étape de la construction d’un rôle, aussi bien sur les questions musicales que stylistiques, linguistiques ou dramaturgiques.
Son regard complémentaire est indispensable, car les sensations du chanteur ne correspondent pas toujours à ce qui est perçu depuis la salle.

C’est un travail de l’ombre, invisible pour le public, mais profondément créatif : Ensemble, on cherche une couleur, une intention, une manière de faire vivre chaque mot, tout en laissant s’exprimer la personnalité de l’artiste.

© Angéline Moizard
Tu rejoindras la saison prochaine l’Académie de l’Opéra de Paris en tant que pianiste et cheffe de chant : qu’est-ce que cette nouvelle étape représente dans ton parcours ?
C’est une chance immense et une étape importante dans mon parcours que d’avoir la possibilité de se former dans une grande maison, d’y travailler tout en continuant à me former au contact d’artistes d’exception. Ce sera pour moi une autre manière de fonctionner, pouvoir vivre au rythme d’une maison d’opéra, assister aux répétitions et aux représentations, et suivre tout le processus de travail entre la première répétition et la représentation. Il y aura évidemment beaucoup de répertoire d’opéra, mais je suis très heureuse de pouvoir continuer à approfondir le répertoire du Lied et de la mélodie lors des récitals de l’Académie.
Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?
La plus belle chose dans ce métier est sans doute de pouvoir offrir au public un moment hors du temps, leur faire traverser des émotions intenses, susciter des interrogations sur le monde qui nous entoure, parfois même les déstabiliser ou les provoquer.
L’intimité d’un concert permet de se hisser ensemble dans une autre temporalité, un autre imaginaire.
C’est aussi un espace où nous avons le pouvoir de faire passer des messages forts à travers nos programmations.
C’est un des aspects qui me plaît le plus : avoir la possibilité de construire des programmes qui racontent une histoire, créer des résonances entre les œuvres et inviter le public à écouter autrement.
Trouver ces jeux de miroirs et ces correspondances est passionnant. Une même œuvre ne raconte jamais exactement la même chose selon la place qu’elle occupe dans un programme. C’est aussi cette capacité à faire naître des résonances nouvelles qui fait sa richesse.
Quels sont tes projets à venir ?
En septembre paraîtra un projet qui me tient particulièrement à cœur : la sortie de notre premier disque en tant que duo avec le baryton Pierre-Yves Cras, consacré au compositeur allemand Rudi Stephan.
Il y aura également des récitals avec d’autres chanteurs dont Tamara Bounazou et Parveen Savart, et bien sûr les concerts de l’Académie, dans la maison et hors les murs.
01/08/2026