© Marielle Aubé Michèle

Michèle Bréant

Soprano
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Tu as récemment incarné Sœur Constance dans Dialogues des Carmélites de Poulenc : peux-tu nous parler de cette expérience ?

Sœur Constance est un rôle que j’avais très envie de chanter depuis longtemps. Il correspond très bien à ma tessiture, je m’y sens très à l’aise vocalement et la musique est sublime. Aussi, j’adore chanter en français : je me sens très proche du texte et du sous-texte et les sonorités chantées de cette langue me plaisent beaucoup. Constance est un personnage complexe, à la fois juvénile, naïf et très profond. Sa connexion au divin la rend très confiante et sûre d’elle-même. Elle évolue sur scène avec Blanche, rôle qui était interprété par Hélène Carpentier, qui était vraiment très inspirante. Dialogues des Carmélites est une œuvre très intense et tellement bouleversante qu’il faut parfois contenir son émotion pour continuer à chanter correctement (dans le Salve Regina final par exemple). Cette production était très demandeuse pour nous sur scène et le fait qu’elle ait été si bien accueillie par le public nous a tous portés.
Qu’est-ce qu’un rôle laisse en toi une fois la production terminée ?

L’expérience d’un rôle apporte comme un espace supplémentaire, que ce soit vocalement ou dans dans l’interprétation, c’est un nouvel angle de vue sur le monde. On incarne des facettes d’un personnage qui n’existent pas forcément dans notre personnalité. Je m’étais fait une idée de Constance mais mon personnage a également été sculpté grâce au travail de mise en scène, et si je reprends le rôle au sein d’une nouvelle production dans le futur, il sera assurément différent. Aussi, mes professeurs m’ont toujours dit que la voix se développait avec les rôles. J’ai beaucoup chanté Zerlina (Don Giovanni) par exemple qui se situe dans le bas de ma tessiture, et j’ai senti vocalement une évolution dans cette partie de ma voix, j’y suis beaucoup plus à l’aise maintenant.

© Boris Bartel
Grandir sur scène, qu’est-ce que cela change dans la manière de devenir artiste ?
C’est sur scène que j’apprends le plus! En écoutant les collègues et l’orchestre, en dialoguant avec eux. Avec l’expérience, on a un rapport plus quotidien à la scène, ce n’est plus l’endroit redouté où l’on se doit d’être „parfait“, c’est un terrain de jeu, on essaie des choses. Chaque représentation est différente et c’est un vrai lieu de partage, que ce soit avec les autres artistes, ou le public.
Tu as étudié à Leipzig, quelles différences as-tu découvertes entre l’approche allemande et française du chant et de l’interprétation ?
J’ai vraiment appris à chanter en Allemagne. J’y suis arrivée très jeune et la Hochschule m’a laissé l’espace de me développer. Il y a là-bas une atmosphère très différente de celle d’où je venais, très internationale et „freundlich“ qui m’a vraiment permis de m’épanouir vocalement et artistiquement. La technique vocale avait une place primordiale; il faut du temps pour développer une voix ! Et, pour ma part, j’ai trouvé là-bas des professeures extrêmement compétentes qui m’ont appris à utiliser sainement mon instrument. Bien sûr il y a eu l’univers fascinant du Lied qui s’est ouvert à moi là-bas et parler couramment allemand change vraiment tout pour aborder ce répertoire !
Comment ta formation en Lettres et Arts nourrit-elle aujourd’hui ta manière d’aborder la musique et les rôles que tu interprètes ?
Ma formation en Lettres et Arts m’a donné un rapport particulier au texte. J’aborde toujours un rôle en cherchant à comprendre finement les mots, le contexte et le “background” du personnage. Le fait d’avoir étudié la littérature, mais aussi l’image, l’histoire de l’art et le cinéma, nourrit aussi mon imaginaire. Cela me permet de faire des liens, d’apprécier différemment les mises en scène, la scénographie et les partis pris visuels en replaçant le rôle dans un ensemble de références. J’aimerais d’ailleurs poursuivre ces études avec un Master, mais pour l’instant je n’en ai pas le temps !
En récital, le rapport au public est plus direct : comment le vis-tu par rapport à la scène d’opéra ?
C’est une expérience complètement différente. Le récital peut paraître plus stressant et moins évident que l’opéra : il n’y a plus de mise en scène, de partenaires, de décors ou de costumes. Le rapport devient beaucoup plus intime, et on se retrouve presque à nu devant le public. Vocalement aussi, c’est plus éprouvant, car on chante souvent sans discontinuer. Mais c’est un grand plaisir d’avoir l’orchestre ou le pianiste derrière soi. En récital, et en particulier en duo avec piano, c’est vraiment spécial et émouvant de pouvoir proposer un programme que l’on a souvent entièrement choisi, des poèmes et des musiques qui nous touchent profondément et que l’on raconte directement au public.
Avec l’évolution de la voix au fil des années, comment tes choix de répertoire évoluent-ils ?
Je commence à bien connaître ma voix et la particularité de ma tessiture fait que j’ai une assez bonne idée de la manière dont elle va évoluer. Je sais que ne vais pas devenir mezzo ou grand lyrique, ma voix reste légère et colorature, mais prend progressivement du corps et du coffre avec les années et l’expérience. Cela me permet d’aborder le répertoire avec patience et cohérence. Il y a encore beaucoup de rôles que j’ai envie de chanter sur scène, comme Blondchen, ou Sophie (Werther) avant d’en aborder certains comme la Reine de la Nuit, Lakmé, Ophélie, Sophie (Der Rosenkavalier) ou Zerbinette.
© Marielle Aubé Michèle

Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?

Être artiste aujourd’hui, c’est exercer un métier particulier, fait à la fois, d’exigence, de solitude et d’organisation. Ça demande beaucoup d’engagement et de discipline. Mais c’est surtout une immense source de plaisir. La scène, les rencontres, les voyages, c’est tellement riche ! C’est un métier où l’on s’unit aux autres pour servir la musique, où l’on avance ensemble dans une même direction, au moins pour le temps d’un concert ou d’une production, afin de donner et de partager cette expérience avec le public.
Quels sont tes projets à venir ?
Je vais chanter pour la première fois la Symphonie n°4 de Mahler avec l’Orchestre de Bordeaux fin février. Ensuite je chanterai mes premières Leçons de Ténèbres de Couperin avec Christophe Rousset pour une tournée à Rouen, Oslo et salle Cortot. Avant l’été je participerai à une tournée en Allemagne de Pygmalion de Rameau, avec l’European Baroque Orchestra, puis je chanterai Dalinda dans Ariodante de Haendel au Festival de Beaune, toujours sous la baguette de Christophe Rousset. La saison prochaine j’aurai plusieurs prises de rôles, notamment Flora dans The Turn of the Screw et Servilia dans La Clemenza di Tito, tout en poursuivant la tournée de Don Giovanni.

21/02/2026