© Jean-Baptiste Millot

Laure Cholé

Pianiste

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Tu as récemment participé aux Young Concert Artists à New York, qu’est-ce que cette expérience t’a apporté artistiquement et humainement ?
Être demi-finaliste des Young Concert Artists à New York a été une expérience particulièrement marquante. Artistiquement, elle m’a confrontée à un très haut niveau d’exigence et à une grande diversité de personnalités et de visions musicales. Humainement, c’est un cadre extrêmement stimulant, fait de rencontres, d’échanges et de remises en question. À ce moment du parcours, ce type d’expérience permet de prendre du recul, de gagner en confiance et d’affirmer plus clairement ses choix artistiques. Et c’était une joie incroyable de retourner dans cette ville dont l’énergie est tellement unique après des premiers concerts aux États-Unis en 2023.
Comment ton rapport au piano et au son a-t-il évolué depuis tes années de formation jusqu’à la scène aujourd’hui ?

Il s’est construit par étapes, presque naturellement. Depuis le début, il y a cet amour profond pour la musique. Née dans un environnement familial dans lequel la musique était omniprésente : des pianos à la maison, des parents pianistes professionnels qui m’ont transmis cette passion de la musique en étant toujours attentifs mais en me laissant l’espace suffisant pour m’épanouir, des grands-parents pianistes également, et notamment mon grand-père paternel que je n’ai pas eu la chance de connaître malheureusement, premier prix au Conservatoire de Paris en 1926, décerné par Maurice Ravel président du jury cette année là, et partenaire très privilégié d’Enesco. En quelque sorte, un héritage musical qui fait partie de mon histoire aujourd’hui… Très tôt, j’ai pu écouter des disques, assister à des concerts, chacun laissant naître une émotion intense, c’était alors un plongeon presque instinctif dans cet univers.

La pratique instrumentale est venue ensuite, d’abord par le violoncelle, avant que le piano ne s’impose très rapidement et prenne toute la place dans ma vie. Dès lors, mon rapport au son est devenu central : travailler un imaginaire sonore, essayer d’être toujours plus fine et précise dans ce que l’on souhaite entendre, clarifier son désir artistique et trouver les moyens de le réaliser. Il s’agit sans cesse d’essayer de faire chanter cet instrument et d’en développer les possibilités expressives.

Comme le dit András Schiff, le piano est un instrument limité, et c’est précisément dans cette limite que se situe pour moi un immense champ de recherche : essayer de donner l’illusion de la note longue, jouer avec la résonance, le temps, l’espace, et avec tout ce qui se passe entre les notes. Cette contrainte nous apprend à penser le son autrement, à le sculpter, à l’imaginer au-delà de l’instant de l’attaque. Ce chemin est fait de remises en question et de doutes, qui me semblent fondamentaux pour un artiste. J’ai également été confrontée à l’idée encore très ancrée qu’il faudrait nécessairement souffrir pour être exigeant et réussir. Or je crois profondément qu’il est possible de viser une exigence extrême sans renoncer à la joie, bien au contraire, et que l’émerveillement et le plaisir nourrissent durablement le travail et l’engagement artistique.

© Antoni Bofill
Tu as étudié auprès de pédagogues aux approches très différentes : comment fais-tu aujourd’hui la synthèse de ces influences pour construire ta propre identité artistique ?
Chaque expérience a contribué à façonner mon rapport à la musique. À notre âge, ces rencontres sont essentielles : elles permettent d’affiner progressivement vers quoi et vers qui nous avons envie d’aller artistiquement et humainement et ce que l’on veut devenir. Aujourd’hui, je ne cherche plus à juxtaposer des influences, mais à les intégrer de manière organique, en laissant émerger ce qui résonne profondément en moi.
Cette synthèse se construit dans le temps, par l’écoute, l’intuition et l’expérience de la scène. Je me perfectionne actuellement auprès de Bruno Rigutto à l’Ecole Normale de Musique de Paris, il a toujours été un soutien artistique et humain fondamental dans mon parcours.
La musique de chambre occupe une place importante dans ton parcours : comment le travail collectif nourrit-il ton jeu de soliste, et inversement ?
La musique de chambre a toujours occupé une place essentielle dans mon parcours, je ne l’ai jamais mise de côté. Il existe un répertoire immense et magnifique à explorer, et en tant que pianiste, un instrument par nature très solitaire, j’ai profondément besoin de cet échange avec les autres.

Pour moi, la musique de chambre est avant tout un espace de dialogue, d’écoute et de partage. Le travail collectif demande une grande disponibilité et une attention constante à l’autre, ainsi qu’une remise en question permanente de son propre discours musical. J’aime particulièrement jouer avec des partenaires avec lesquels il y a une véritable envie de construire ensemble, de se retrouver régulièrement, et surtout une joie sincère de faire de la musique. Ces collaborations deviennent souvent des relations humaines fortes, parfois même des amitiés, et cette dimension nourrit énormément le travail artistique.

© Foppe Schut
Qu’est-ce que le partage de la scène avec d’autres musiciens change dans ta manière de vivre le métier de pianiste ?
Partager la scène transforme le métier en aventure humaine. Cela crée une énergie particulière, une confiance réciproque, et un sentiment de construction commune. Le discours musical se tisse à plusieurs, dans l’instant, et cette dimension collective donne un sens très fort à mon engagement artistique.
La presse évoque souvent ton engagement sur scène : comment vis-tu ce rapport très direct avec le public ?

Cela est difficile d’en parler soi même… Mais je crois que cet engagement naît simplement du désir d‘être au service de la musique et de transmettre quelque chose de sincère. Je cherche un état de concentration très intense, presque méditatif, de lâcher prise, où l’on est pleinement présent à ce qui se passe dans l’instant. Paradoxalement, je crois que c’est en atteignant cette présence totale que l’on peut s’effacer, sortir de soi, et laisser la musique prendre toute sa place… Et c’est une quête infinie…..

Que t’ont appris les moments de doute sur ta manière d’être musicienne ?

Avec le temps, j’ai compris que les périodes de fragilité et de questionnement étaient inévitables dans un parcours artistique. Elles font surgir des zones d’inconfort, mais aussi de profonde lucidité. Ces moments apprennent l’humilité, la patience, et surtout l’importance de la recherche de sens.

Le doute nous oblige à nous recentrer sur l’essentiel : sur la profondeur du travail, l’engagement sincère envers les œuvres, et sur la nécessité de rester au service de ce que les compositeurs ont écrit, avec intégrité et humilité.

Les moments de doute m’ont appris que la fragilité peut être une véritable force. Nous vivons aujourd’hui dans une société qui valorise la performance, la rapidité, l’efficacité, l’image du leader inébranlable, et où tout semble devoir séduire et convaincre en quelques secondes. La diffusion massive de la musique et des images sur les réseaux sociaux accentue encore cette exigence de l’immédiateté, du spectaculaire, du démonstratif.

Or, la musique, et en particulier le travail d’interprétation, me semble à l’opposé de cette logique. Elle demande du temps, du silence, de la lenteur parfois, une disponibilité intérieure qui accepte le doute et l’inachèvement. Elle suppose d’entrer dans une profondeur qui ne peut pas se révéler instantanément. Accepter la fragilité, c’est accepter de ne pas tout maîtriser, de laisser la musique nous traverser, nous déplacer, nous transformer. Cette prise de conscience continue de nourrir profondément ma manière d’être musicienne. Elle m’a appris à résister à une certaine pression de la performance pour rester fidèle à une recherche de vérité, de présence et de sens. Et c’est cela que j’ai pleinement envie de défendre aujourd’hui.

Ces moments ont finalement renforcé ma conviction que le privilège de vivre de sa passion implique une responsabilité : celle de rester en mouvement, de ne jamais figer sa vision, et de continuer à chercher…

© Benoît Thinieres
Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?
Selon moi, être artiste aujourd’hui, c’est accepter une forme de vulnérabilité et de prise de risque permanente. C’est choisir l’authenticité, même lorsqu’elle fragilise, même lorsqu’elle expose. Il ne s’agit pas seulement de maîtriser un langage, mais d’oser dire quelque chose de profondément personnel, au présent, en assumant le doute et l’inconfort qu’implique toute recherche sincère.

Je crois profondément que l’artiste est guidé par un instinct presque irrépressible, une nécessité intérieure qui oblige à ramener sans cesse le monde à l’art, quelles que soient les secousses extérieures. Cette idée, que Berlioz exprimait avec une force extraordinaire, me touche particulièrement : celle d’un art qui demeure, qui résiste, qui continue de produire du sens et de la beauté même lorsque tout vacille.

Être artiste, c’est aussi croire à cette part d’illusion, non pas comme une fuite de la réalité, mais comme une nécessité vitale. Les êtres humains ont besoin d’autre chose que de la seule dureté du réel pour vivre, et l’art a cette vocation fondamentale : ouvrir des espaces où l’imaginaire, l’émotion et l’émerveillement restent possibles. Enfin, être artiste aujourd’hui, c’est pour moi chercher une exigence profonde sans renoncer à la joie. C’est avancer avec sérieux, mais sans perdre l’élan, la curiosité et l’émerveillement de l’enfant face au son, au silence, et à ce mystère toujours renouvelé qu’est la musique.

« Quand tout craque et flamboie, si les artistes produisent encore, s’ils restent fermes au milieu de l’ébranlement général, c’est qu’un irrésistible instinct les soutient, les guide et les oblige pour ainsi dire fatalement, à rapporter à l’art toutes leurs pensées, comme les abeilles sauvages, un instant alarmées par les vapeurs ardentes qui obscurcissent l’horizon, retournent cependant toujours, chargées du butin précieux amassé sur les fleurs, vers la ruche élevée au sein d’une forêt que dévore l’incendie. C’est ainsi que l’art est immortel » Berlioz

Quels sont tes projets à venir ?

Je souhaite poursuivre un équilibre entre projets de soliste et de musique de chambre, continuer à explorer l’extraordinaire répertoire du piano, développer des programmes qui me tiennent particulièrement à cœur, et continuer à explorer de nouvelles formes de concerts et de collaborations. Ces projets s’inscrivent dans une volonté de cohérence artistique, de curiosité et de partage.

Les mois à venir s’annoncent très riches et stimulants. Côté récital, je me réjouis de plusieurs concerts à venir, notamment dans le cadre des Pianissimes le 15 mars prochain Salle Cortot, et à Lyon la saison prochaine, ainsi qu’à Asnières-sur-Seine, Lacanau, Musique en Albret et dans le Grésivaudan, sans oublier d’autres dates à l’automne prochain, que j’attends avec beaucoup d’enthousiasme notamment au Festival des Lisztomanias. Et d’autres rendez-vous importants à venir dont je me réjouis tout particulièrement : Les Rencontres Musicales de La Baule pour une deuxième année consécutive, Les Musicales du Luberon, Musique en Bas-Armagnac, et d’autres festivals.

La musique de chambre occupe également une place très importante dans mes projets à venir, avec plusieurs concerts programmés où j’aurai la joie de partager la scène avec des collègues de ma génération : Elise Bertrand, avec laquelle il existe une réelle proximité artistique et humaine, récemment aussi en quatuor avec piano avec Pierre-Pascal Jean et Léo Ispir, mais aussi à travers d’autres collaborations à venir avec Iris Scialom; Lorraine Campet, que je me réjouis de retrouver et rencontrer prochainement en musique. Et à venir également une joie et une chance immense de pouvoir jouer aussi avec des artistes renommés tels que François Salque, Pierre Fouchenneret, Lise Berthaud, dont l’expérience et la vision sont une source d’inspiration précieuse.

Enfin, un projet d’enregistrement de disque est en préparation. Je préfère pour l’instant en garder le mystère, mais c’est un projet très personnel, qui s’inscrit pleinement dans la continuité de mon parcours artistique actuel.

12/02/2026