© Jérémy Torres

Juliette Gauthier

Mezzo-soprano
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Depuis janvier, tu tournes avec l’Ensemble Les Surprises dans Didon et Énée, mis en scène par Pierre Lebon, de Clermont-Ferrand à Malaga en passant par Montpellier et Bordeaux. Qu’est-ce que cette tournée t’apporte, alors qu’elle reprend en décembre ?

L’aventure Didon et Énée avec Les Surprises rassemble tout ce dont je rêve dans mon métier : la haute exigence artistique au service d’un spectacle total porté par une vraie troupe. C’est une production où tous les arts se mêlent sans aucune frontière : instrumentistes, chanteuses, danseurs, comédiens et régisseurs sont tous sur scène. On y danse, on y joue, on y chante, on y manipule les décors et on y déclame ensemble.

Pour cette production, j’ai dû aborder la scène sous l’angle de la « chanteuse-actrice », où le jeu théâtral occupe une place tout aussi fondamentale que le chant. C’est très intéressant d’aborder des rôles qui servent l’histoire par leur engagement théâtral et où la voix n’est qu’un outil parmi d’autres. Cette démarche de travail dans un collectif si bienveillant est une réelle source de joie et j’ai déjà hâte des prochaines dates !

© Yann Cabello

Tu as déjà chanté Didon et Énée au Théâtre des Champs-Élysées avec l’Ensemble Diderot, puis en concert à Thiré avec Thomas Dunford. Qu’est-ce qui change dans ton rapport à cette œuvre à force de la retrouver ?

Ce qui est fascinant avec Didon et Énée, c’est que l’œuvre étant courte, elle est rarement donnée seule : il y a souvent un prologue ou des pièces intercalées qui permettent d’aborder le propos sous un angle toujours différent.

La première fois que j’ai joué cette œuvre, c’était avec l’Arcal et l’Ensemble Diderot. Le propos était enrichi d’un prologue qui étoffait la relation entre Didon et Énée, rendant le drame de la séparation d’autant plus poignant.

À Thiré, avec Thomas Dunford, c’est la seule fois où j’ai abordé Didon et Énée sous sa forme brute, sans aucun ajout. Cette approche beaucoup plus intimiste m’a permis de comprendre le propos au plus près de ce que décrit Purcell avec tous ses non-dits et ses trous narratifs.

Enfin, la proposition de Pierre Lebon avec Les Surprises offre une vision extrêmement vivante le drame devient un véritable spectacle immersif où le public est emmené au cœur de l’action, comme s’il faisait partie intégrante de l’entourage des personnages. Au lieu de centrer le drame sur Didon et Enée, il dézoome, et donne un arc narratif à chaque personnage.

À chaque nouvelle production, j’ai l’impression de m’approcher encore un peu plus du cœur de l’œuvre. C’est une pièce fondamentalement vivante, qui se renouvelle sans cesse et donne l’opportunité à chaque metteur en scène d’en partager sa compréhension.

Après avoir reçu le prix Anna Bonitatibus au concours Cesti, tu as suivi cet été une masterclass avec elle à Innsbruck. Qu’est-ce que ce travail avec une mezzo aussi reconnue dans le répertoire baroque et rossinien t’a apporté ?
On apprend énormément au contact d’artistes qui sont sur scène au quotidien : parfois, les mots ne sont même pas nécessaires pour s’imprégner de choses fondamentales, comme dit l’adage: “un exemple vaut mille mots”.

Anna est une artiste d’une générosité et d’une justesse incroyables. Chacun de ses conseils était d’une efficacité immédiate, que ce soit sur le plan technique, musical ou dans l’incarnation du personnage.

En février, tu feras tes débuts au Teatro Carlo Felice de Gênes dans le rôle de Zulma, dans L’Italiana in Algeri. Comment abordes-tu ces débuts, et ce passage de Purcell à Rossini ?

J’ai tellement hâte ! C’est réjouissant de me plonger dans un univers différent de celui dans lequel j’ai évolué jusque là. Je prends plaisir à m’imprégner de cette tradition du bel canto en Italie. Je mesure aussi l’immense chance que j’ai de faire mes premiers pas sur la terre natale du bel canto (pas de pression, je retourne à mon 276e jour consécutif sur Duolingo !)
D’ailleurs, petite anecdote : Anna Bonitatibus a fait ses débuts avec ce rôle à Genova !

© Yann Cabello
De Froville à Clermont-Ferrand en passant par le concours Cesti, les concours ont jalonné ton parcours. Comment les abordes-tu, et quels enjeux y trouves-tu ?
C’est drôle parce que c’est sans doute l’un des plus grands paradoxes de ce métier : le but ultime est de faire de la musique ensemble, mais pour y arriver, il faut passer par cette étape où l’on est jugé et comparé. De mon côté, je ne vis jamais ça comme une compétition « contre » les autres.
Je vois plutôt les concours comme un bilan d’étape, l’occasion de mesurer ce qui est ancré dans mon travail et ce qui l’est moins, mais aussi comme une opportunité unique d’être entendue par de nombreux professionnels.

À l’étranger, c’est aussi une formidable ouverture : cela permet de voir ce qui se fait ailleurs, d’entendre de nouvelles voix, d’autres manières de chanter et de jouer. Et puis, on y fait souvent de magnifiques rencontres, artistiques et humaines, qui continuent d’enrichir mon parcours.

Je vois les concours comme des tremplins qu’il faut saisir, sans pour autant accorder une importance absolue au résultat. Ça reste le jugement subjectif d’un instant, qui ne définit en rien ce que l’on vaut. Pour moi, le plus grand enjeu est d’y prendre du plaisir, comme sur n’importe quelle scène, et d’en sortir avec le sentiment d’avoir donné le meilleur de moi-même.

Tu rejoins Génération Opéra, qui accompagne pendant deux ans de jeunes chanteuses et chanteurs et les fait connaître auprès d’un réseau réunissant les principaux directeurs et directrices d’opéra en France. Qu’est-ce que cet accompagnement représente pour toi, à ce moment précis de ton parcours ?

Je suis particulièrement heureuse de rejoindre Génération Opéra. C’est une structure que je connais bien et qui me suit depuis mes débuts : ils m’avaient remis un prix au concours de Froville en 2022 et j’avais participé au concert au Studio Bastille dans la foulée. La persévérance (ou l’usure, au choix !) aura fini par payer.

Je suis vraiment reconnaissante de pouvoir m’appuyer sur une telle équipe. Aujourd’hui, pour notre génération de chanteurs, chaque opportunité d’être accompagné et mis en valeur est précieuse. C’est aussi une promotion magnifique dans laquelle je vais retrouver plusieurs collègues et en rencontrer de nouveaux, chanteurs comme pianistes. J’ai hâte de vivre ces deux années de collaboration à leurs côtés.

© Sarah Hickson
Tu as consacré ton mémoire au corps des chanteurs, en recueillant notamment les témoignages de Barbara Hannigan et Stéphane Degout. Qu’est-ce que ce travail t’a appris sur ton propre corps d’interprète ? 
J’ai décidé d’écrire ce mémoire suite à des changements d’habitudes sportives et j’ai observé les conséquences directes sur mon corps et donc sur mon chant.
C’était en fait la suite logique des questions que je me posais dans mon parcours de chanteuse et j’ai décidé de mieux comprendre et de généraliser un peu ce propos. Qu’est-ce qui était si important dans la pratique sportive ? Comment elle influence directement mon chant ? Quelles sont les explications physiologiques et anatomiques ? Et comment l’adapter à mon quotidien de chanteuse ?

Je continue finalement aujourd’hui à trouver ces liens entre ma pratique sportive et ma pratique vocale, à expérimenter ce qui fait du bien à mon corps et le prépare à chaque rôle.

Je mesure d’autant plus aujourd’hui que la voix et le corps ne font qu’un et doivent se construire sur la durée. Il ne faut pas brûler les étapes ni trop lui en demander, mais apprendre à avancer et à construire sa carrière en harmonie avec lui.

Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?

Pour moi, être artiste n’est pas simplement un divertissement, ça peut et c’est parfois suffisant mais c’est aussi pousser les gens à réfléchir. Les faire ressentir, leur faire expérimenter des nouvelles choses, leur montrer leurs contradictions, les conforter dans ce qu’ils pensent ou alors complètement les déstabiliser.

Il est aussi de notre rôle de transmettre, et la médiation est au cœur de ma pratique, pour présenter notre art au public de demain.

Et c’est tout ça qui fait un artiste au sens noble du terme.

Quels sont tes projets à venir ?

Je vais faire mes débuts à Gênes dans le rôle de Zulma (L’Italiana in Algeri), et on continue la tournée de Didon et Énée avec Les Surprises.

C’est aussi le début de deux superbes aventures : j’intègre le Studio Baroque du CMBV et la promotion de Génération Opéra, avec des concerts à venir.

Et puis, il y a la reprise du projet Almudena : les années folles en Espagne, créé avec la guitariste Guadalupe Martín Pino et mis en scène par Barthélémy Fortier, qui rejoint la programmation des Jeunesses Musicales de France (JMF). C’est une grande joie de voir ce spectacle continuer à grandir et à aller à la rencontre de nouveaux publics !

26/10/2026