© Angéline Moizard

Fanny Utiger

Soprano
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Tu viens de terminer tes études à la Haute École de Musique de Lausanne : quel regard portes-tu aujourd’hui sur ces années de formation ?
Mes années de formation à la Haute Ecole de Musique ont été déterminantes : ce cadre institutionnel m’a donné une légitimité en tant que musicienne alors que je chantais depuis seulement un an et demi et que je me réorientais après des études littéraires au cours desquelles je me destinais à une carrière académique. C’est ce cursus à l’HEMU, doublé d’un travail acharné de ma part, qui m’a permis de progresser aussi vite. Et j’y ai bien entendu fait des rencontres majeures pour mon parcours de chanteuse, des ami.e.s très cher.e.s ainsi que des mentors merveilleux, que je considère aujourd’hui comme mon « quatuor de choc » : deux chanteuses, Leontina Vaduva et Marina Viotti, ainsi que deux pianistes chefs de chant : Todd Camburn et Marie-Cécile Bertheau.

Lors de nos années d’études, mes amies et moi avons aussi essayé de lutter à notre échelle contre le harcèlement sexuel et moral et contre les préjugés sexistes prégnants dans le milieu de la musique classique (et par extension au Conservatoire). C’est un combat de longue haleine qu’il est difficile de mener comme étudiantes de par notre statut et parce que nous ne faisons que passer dans les institutions de formation (cinq ou six ans, c’est finalement assez court), mais je suis fière d’avoir essayé de faire bouger les lignes avec mes camarades.

Après des études de littérature, tu découvres relativement tard le chant lyrique : qu’est-ce qui t’a fait comprendre que cette voie allait devenir la tienne ?
Je me suis mise à chanter par hasard, en rejoignant un chœur amateur pour me divertir à 23 ans. Or dès la première répétition j’ai réalisé que les vibrations du chant, à la fois les miennes et celles qui m’entouraient, m’avaient comme manqué toute ma vie sans que je le sache.

De fil en aiguille, j’ai pris des cours de chant, et alors que j’attendais une réponse pour un financement de thèse de doctorat, je me suis fait une promesse dont je n’ai parlé à personne : si je n’obtenais pas ce financement du premier coup, je bifurquerais vers le chant. Je n’ai pas obtenu ce financement et « the rest is history »… c’était une décision complètement folle, je ne chantais même pas depuis six mois. Il faut croire que j’avais le feu sacré. Mais en fait j’avais aussi l’impression de me retrouver : alors que j’avais passé toute mon enfance et mon adolescence à pratiquer la danse, j’avais interrompu toute activité artistique pendant mes études universitaires alors que ma passion pour les arts de la scène ne m’avait jamais quittée. En commençant à chanter, j’ai retrouvé l’art et découvert que c’était par la voix lyrique que j’étais appelée à m’exprimer dans la vie. En fin de compte, alors que je voulais innocemment passer le temps, j’ai levé le voile sur ma vocation… Le chemin est encore long mais quand je regarde en arrière cela me donne confiance.

© C-Y Nicolas

Ton parcours en littérature influence-t-il encore aujourd’hui ta manière d’aborder un rôle ou un récital?

Mon parcours universitaire m’a appris la rigueur. Je suis d’un naturel discipliné, mais, grâce à mes études de Lettres, j’ai aussi aiguisé mon regard critique en plus de mon éthique de travail. Une faculté de Lettres forme avant tout à analyser : les œuvres d’art, l’histoire, le langage, la culture en général…
En rejoignant le monde de la musique classique, je l’ai appréhendé sous le même angle et je crois que cela m’a aidée à m’y intégrer rapidement pour en absorber les codes alors que je ne viens pas du tout de ce milieu.

Ensuite il est évident que les outils d’analyse que je garde de l’Université me permettent de plonger facilement dans les textes des œuvres que je chante. Je garde d’ailleurs le même amour de la langue et de l’expression poétique, mais la musique m’offre sur ce plan encore plus de richesse grâce à la pluralité des langues, et peu de textes me touchent d’ailleurs autant que les poèmes en allemand choisis par les compositeurs et compositrices germaniques. J’ai aussi fait beaucoup d’analyses de pièces de théâtre à l’Université, et cela m’apporte beaucoup pour la scène, notamment parce que voir beaucoup de théâtre contemporain m’a ouvert l’esprit : je suis vraiment curieuse de tous types de mises en scène aujourd’hui. J’aime les mises en scène contemporaines parce que, même lorsqu’elles sont scandaleuses, elles maintiennent l’opéra en vie : elles nous font réagir et donc former un avis et un discours sur cette forme d’art.

Les héroïnes romantiques occupent une place importante dans ton répertoire : qu’est-ce qui te touche chez elles ?

Je suis passionnée par les héroïnes romantiques principalement parce que j’adore le drame et que je suis fascinée par le concept de catharsis. Dans la vie, je suis assez sage, et relativement introvertie émotionnellement : en incarnant un personnage qui n’est pas moi avec des mots et des intonations qui ne sont pas les miens, souvent dans une autre langue que le français, j’ai l’impression que mon âme se libère.

Socialement, nombre d’héroïnes romantiques m’intéressent aussi beaucoup. Si l’on prend l’exemple de Puccini, ses personnages féminins se trouvent toujours au croisement de plusieurs oppressions. Ce sont des femmes d’une part, mais d’autre part : Mimì est une grisette, pauvre et à la limite de la rue, Cio-Cio San est une mère célibataire mineure, racisée face à un colon américain, Tosca est chanteuse lyrique (diva ou pas, c’est un statut associé aux courtisanes et donc peu recommendable en 1800). Et ce ne sont que les exemples les plus connus. Elles meurent toutes à la fin, ce qui est aussi un sujet en soi (sauf Minnie dans la Fanciulla, mais c’est un personnage passionnant, une vieille fille qui instruit des cowboys puis sauve la vie de son amant fugitif), mais la narration de Puccini et de ses librettistes est systématiquement de leur côté et tout le pathos de l’oeuvre permet de sensibiliser les spectateurs à la situation de ces femmes, de les rallier à leur cause. C’est un sujet qui me passionne et en tant que chanteuse cet axe de lecture est déterminant dans mon interprétation.

© Angéline Moizard
Tu donnes une place importante aux compositrices et aux répertoires moins connus dans tes récitals : qu’est-ce qui t’attire dans cette démarche ?
Les compositrices m’ont initialement manqué au cours de mes premières années d’études, lorsqu’en cours d’histoire de la musique, je n’ai entendu parler d’aucune d’elles, sur deux ans de programme (on nous a seulement dit que Félix Mendelssohn avait une soeur, Fanny, et Robert Schumann une épouse, Clara). Or j’ai le goût de la recherche, j’adore fouiller, et dans ce cas surtout après avoir entendu l’argument de mon professeur de théorie : les compositrices n’auraient selon lui pas eu d’influence sur l’écriture musicale.
J’ai alors commencé, dès mon Bachelor, à m’intéresser à Alma Mahler, parce que j’adore son esthétique fin-de-siècle. Ensuite, lorsque j’ai rencontré la pianiste qui est aujourd’hui ma partenaire de duo, Léa Lefèvre, nous avons immédiatement parlé de notre curiosité commune pour les oeuvres de compositrices et avons monté des programmes, ce qui nous avait notamment permis de jouer en direct à la radio suisse romande et de rendre audible à une heure de grande écoute un récital entièrement féminin.

Le travail d’exploration du répertoire des compositrices est en ébullition, et bien plus développé qu’il ne l’était même il y a quatre ou cinq ans. C’est un processus absolument nécessaire et je me réjouis de voir qu’un canon commence à se constituer, où certaines pièces s’établissent (à juste-titre) comme des chefs-d’oeuvres. Je pense par exemple aux Chants de Bilitis de Rita Strohl qui ont déjà été enregistrés deux fois au disque, aux Femmes de légende de Mel Bonis ou à la Symphonie en fa# mineur de Dora Pejacevic. Pour la voix, une de mes oeuvres fétiches est le cycle des 5 Lieder de Marie Jaëll, qui est un chef-d’oeuvre absolu, mais qui n’est pas encore vraiment reconnu comme tel. Un de mes rêves est de l’enregistrer et d’en graver l’interprétation à laquelle nous travaillons avec Léa Lefèvre depuis bientôt deux ans.

Cette saison, tu chantais dans Dialogues des Carmélites à l’Opéra de Lausanne, dans la mise en scène d’Olivier Py : comment as-tu vécu la rencontre avec son univers, et qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?
J’ai vécu la reprise des Dialogues des Carmélites à Lausanne comme une bulle artistique hors du temps : cela était dû à une équipe de collègues merveilleuse autant sur scène qu’en coulisse, à la mise en scène géniale d’Olivier Py et bien sûr à l’oeuvre de Poulenc. Je chantais un petit rôle mais c’était la première fois que Claude Cortese, le directeur de l’Opéra de Lausanne, me faisait confiance comme soliste et c’était en cela une production déterminante. J’en ai profité pour observer toutes mes collègues plus expérimentées et pour apprendre le rôle que je rêve de chanter dans les Dialogues : Madame Lidoine, la seconde prieure, celle qui accompagne les carmélites à l’échafaud et tente tant bien que mal de les rassurer, même face à l’inéluctable.

Parmi les moments les plus marquants sur scène figure la scène finale. Cette fois-ci, en incarnant Mathilde, je chantais le Salve regina dans sa presque totalité : c’est une expérience indescriptible de musique et de sororité. Les coups de guillotine nous glacent le sang (à l’arrière scène, c’est une véritable machette qu’abat le percussionniste le long d’une barre de métal et contre un plot de bois) et il faut continuer à chanter tout en sentant nos consoeurs s’éloigner dans le noir. J’ai fait le choix de ne pas me dissocier de la situation et de la vivre pleinement, quitte à chanter en pleurant.

© Thierry Pillon
Tu as récemment participé à Lied the Way, un collectif de musiciennes qui explore de nouvelles façons de partager le Lied : qu’est-ce que cette expérience t’a apporté, artistiquement et humainement ?

Lied the Way m’a beaucoup apporté sur ces deux plans. L’aspect majeur est que je me suis sentie valorisée comme artiste, on m’a traitée comme une adulte. Même si j’ai commencé à travailler en parallèle à mes études, je sors à peine du Conservatoire : c’est un endroit qui à de nombreux égards se révèle infantilisant.

L’atelier de Lied the Way est conçu par Eleonora Pertz et Emily Hehl comme un endroit de partage où on apprend certes de plusieurs mentors mais où les rapports sont horizontaux.

J’en ressors très inspirée, parce qu’on m’a donné confiance, parce que j’y fait de très belles rencontres, des femmes brillantes, et parce que j’ai reçu autant des solutions concrètes pour faire avancer ma carrière qu’un certain recul et une connexion avec un côté moins cérébral de ma personnalité que je n’exploite pas toujours assez. Je suis revenue de Florence complètement revigorée de cette semaine entourée de femmes, où nous avons travaillé les unes avec les autres en tentant de maintenir l’esprit de compétition au plus loin de nous.

Ton parcours montre qu’il n’y a pas de chemin tout tracé vers ce métier : quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui s’interroge encore sur sa voie ?
Tous les parcours sont différents et j’imagine que nous ne sommes pas tous musiciens pour les mêmes raisons. Je dirais à quelqu’un qui ressent la même appétence que moi pour ce métier de tout mettre en oeuvre pour s’en donner les moyens, et, quoiqu’il arrive, ne pas avoir de regrets.

Concrètement, il faut savoir s’entourer des bonnes personnes, qui sont compétentes, exigeantes, et qui nous veulent du bien. Ce dernier point est non négociable. Aujourd’hui, il y a encore trop de professeurs toxiques, possessifs et compétitifs. Si je devais ne donner qu’un conseil, ce serait de constituer autour de soi une équipe (professeurs, mentors, pianistes, agent lorsque le moment est venu) bienveillante. Le monde du travail se charge bien assez tôt d’être dur avec nous, si notre entourage l’est aussi, on est bien trop vulnérable et moins enclin.e à s’affirmer.

Mon deuxième conseil est d’écouter autant de musique que possible, des vieux enregistrements aux nouvelles productions dans les théâtres et salles auxquels on a accès. Il faut se forger un avis et une esthétique pour savoir exactement ce que l’on veut dire, c’est aussi ce qui donne un sens à tous les efforts que l’on fait.

Maintenant, il ne faut pas être aveugle au coût concret de cette carrière : je suis un bourreau de travail, et j’ai pu progresser très vite, cependant rien de tout cela n’aurait été possible sans le soutien financier de mes parents. Tout le monde n’a pas cette chance. J’ai travaillé pour gagner de l’argent à côté de mes études mais jamais au détriment de ces dernières ni de celui de ma santé mentale et physique. J’ai trop d’ami.e.s qui ne peuvent pas en dire autant et c’est injuste. Je ne saurais alors au moins que réitérer mon premier conseil : bien s’entourer.

Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?
Si je fais ce métier, c’est parce que je ne peux pas concevoir de faire autre chose. Si j’ai fait le choix de travailler d’arrache-pied pour progresser, je n’ai pas pour autant l’impression d’avoir véritablement choisi de consacrer ma vie à la musique. Cette dernière m’est tombée dessus à un moment propice et s’est imposée comme une évidence.

Cependant, aujourd’hui, être artiste lyrique c’est tout de même faire le choix de mener une existence qui va à l’encontre de ce qu’exige de nous la société capitaliste : on ne produit rien, on interrompt seulement le quotidien le temps d’un concert ou d’un opéra, on fait vivre des oeuvres de l’esprit et on communique par l’émotion. Pour moi, rien ne vaut les arts de la scène. Il n’y a rien de plus beau que de voir des femmes et des hommes sur scène donner vie à des oeuvres en direct, qu’elles soient issues du canon ou qu’on vienne de les écrire.

Je trouve néanmoins qu’il est encore assez difficile de se politiser en tant que jeune musicienne classique. Alors que les artistes devraient pouvoir selon moi s’exprimer dans la cité, lui apporter leur éclairage sensible, notre situation professionnelle est si difficile et compétitive (et notre milieu encore si souvent réactionnaire), qu’au stade où j’en suis, je fais toujours attention à ce que je dis dans le monde du travail. Je me dis cependant que, pour l’instant, avoir fait le choix de persévérer dans ce métier par les temps qui courent est déjà une forme d’engagement.

Quels sont tes projets à venir ?
Parmi les nouvelles œuvres à venir, j’ai très hâte de chanter cette saison les Vier letzte Lieder de Strauss pour la première fois, au Victoria Hall. Je découvrirai aussi le personnage de Santuzza dans Cavalleria Rusticana de Mascagni, que j’imaginais arriver beaucoup plus tard mais dont je chanterai des extraits en octobre. A cette occasion, je chanterai aussi des airs d’un opéra méconnu mais passionnant de Mascagni : Iris. Sur un plus long terme, je ferai beaucoup de Mozart, notamment mes débuts en Donna Elvira dans Don Giovanni.

Un des projets qui me réjouit le plus cette saison est de reprendre le Requiem de Verdi, ce qui se fera en juin 2027 à Genève. J’ai chanté ma première série de ce Requiem en novembre 2025 et j’espère bien le chanter chaque saison et grandir avec cette œuvre qui m’est vraiment chère.

J’ai bien sûr plusieurs projets de récitals, toujours entre mon programme de Lieder romantiques germaniques et celui de compositrices. Et cette année de sortie d’école est aussi celle des concours et des auditions. Dans l’immédiat, j’ai été sélectionnée pour deux concours qui auront lieu en septembre 2026, notamment le Concours Renata Tebaldi. J’ai vraiment hâte de me rendre à ce concours fondé en héritage d’une des plus grandes sopranos du XXe siècle, une femme qui m’inspire énormément.

13/08/2026