Justine Eckhaut
En tant que pianiste de Lied, je suis à la fois partenaire de musique de chambre, cheffe d’orchestre et metteuse en scène. J’aime beaucoup cette position de soutien dans l’ombre. Les livres de Gerald Moore m’ont énormément accompagnée dans cette réflexion, avec un humour et une intelligence magnifiques.
En ce moment, je m’intéresse particulièrement aux absences. Les passages retirés d’un poème sont parfois aussi révélateurs que ceux conservés par le compositeur. Schubert supprime par exemple la dernière strophe de Die Forelle de Schubar, et Schumann choisit de ne pas mettre en musique le dernier poème de Frauenliebe und -leben. Ces silences sont très révélateurs.
De façon plus générale, la présence d’un texte modèle et rend la ligne vocale vivante, organique. C’est très inspirant quand on veut aussi chanter au piano ! Au-delà du texte, je dirai que la collaboration avec les chanteurs m’a vraiment appris à respirer et avoir conscience de mon corps.
Les concerts sont des moments magnifiques, mais aussi de grande vulnérabilité. Il se passe toujours quelque chose d’imprévu sur scène, malgré les répétitions. Un tempo devient plus mobile avec l’adrénaline, une consonne prend plus de poids, on ajoute brusquement une respiration… C’est précisément cette part d’imprévu qui rend le concert vivant et unique. Entrer sur scène en sachant que l’autre écoutera chaque variation, réagira, jouera avec elle même parfois, crée une immense liberté.
C’est cette vulnérabilité partagée qui fait un vrai duo.
Je ne pense pas qu’il y ait d’interprétation fondamentalement fausse du sens d’un poème, les possibilités sont infinies. La nature extrêmement variée des mises en musique par de nombreux compositeurs d’un même poème aussi court que Über allen Gipfeln ist Ruh’ de Goethe en est bien la preuve. Quand on commence à associer les Lieder ensemble pour en faire des programmes, les possibilités de juxtaposition de pièces deviennent infinies.
Expliquer des gestes, accompagner mes étudiants à explorer de nouvelles sonorités, essayer de développer l’écoute intérieure et l’écoute de l’autre, aider à choisir une interprétation en pleine conscience m’aident à retrouver cette clairvoyance dans mon jeu.
Je revis également avec bonheur la liberté totale et si précieuse de ces années d’études, la possibilité de jouer absolument ce que l’on désire, et d’avoir régulièrement accès à une plateforme avec un public bienveillant. Mon festival berlied est une tentative de faire renaître encore et encore cette liberté.
Nous sommes maintenant une équipe de trois femmes, qui nous occupons entièrement du projet. Cette année, nous jouerons l’intégrale des oeuvres pour une voix et piano de la compositrice berlinoise Ursula Mamlok, et inviterons notre public à redécouvrir l’œuvre d’Oscar Posa.
Ensuite, me retrouver “de l’autre côté” m’a énormément appris sur la réalité de l’industrie musicale aujourd’hui. D’où viennent les financements d’un festival? Quelle est la part des ventes de places dans le budget global? Qu’est ce qui fait qu’on invite un duo après une candidature spontanée? Comment choisir un lieu? Qu’est ce qui fait venir le public? Ma façon de m’adresser à un programmateur a complètement changé depuis.
Plutôt que de parler de ma propre expérience, je préfère raconter ici deux anecdotes qui me semblent parlantes.
Il y a quelques années j’ai joué un récital en Bavière avec mon ami basse Frederic Jost, un programme très virtuose de ballades romantiques allemandes. Un très vieux monsieur est venu nous voir à la fin du concert, vouté, se déplaçant dans une grande lenteur avec des béquilles. Il a levé des yeux très vifs vers nous et nous a dit que de nous entendre jouer comme ça, si vite parfois et avec autant de passion lui avait, l’espace d’une heure, donné l’impression qu’il pouvait à nouveau danser.
Je joue régulièrement avec le KNM, un ensemble de musique contemporaine à Berlin. Cette ensemble a accueilli le festival Kyiv Contemporary Days en 2023 à Berlin car il ne pouvait évidemment pas avoir lieu en Ukraine. Je questionnais les musiciens ukrainiens, les compositeurs invités sur leurs activités, leur craintes, leurs possibilités de voyager et ils m’ont confié qu’il y avait depuis le début de la guerre chaque jour des concerts à Kyiv. Il était impensable de ne pas continuer à jouer dans ces circonstances.
Sinon je retournerai au Heidelberger Frühling en juin pour célébrer l’ouverture du festival de Lied en même temps que rendre hommage à Thomas Hampson à l’occasion de son anniversaire. Ce festival m’a accueillie en tant qu’académiste il y a 6 ans et j’ai énormément appris, notamment sur le Lieder de Schubert.
En octobre, avant la 5ème édition de berlied, sortira le premier enregistrement de mon trio Dara, London Fog pour le label Aparté, avec un programme anglais qui nous tient très à coeur !
