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Justine Eckhaut

Pianiste
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Tu évolues beaucoup dans le monde du Lied : comment définirais-tu la place du pianiste dans ce répertoire ?
Pianiste et chanteur, chanteuse travaillent dans une véritable dynamique chambriste. Là où le chanteur porte le texte et la ligne mélodique, le pianiste ne se limite pas à un rôle harmonique ou rythmique : il construit aussi un espace dramaturgique. L’animation d’une forêt, le roulement de la mer, une tension souterraine, une ironie discrète : l’accompagnement permet souvent de dire ce que le chanteur ne peut pas formuler, ou parfois même de le contredire.

En tant que pianiste de Lied, je suis à la fois partenaire de musique de chambre, cheffe d’orchestre et metteuse en scène. J’aime beaucoup cette position de soutien dans l’ombre. Les livres de Gerald Moore m’ont énormément accompagnée dans cette réflexion, avec un humour et une intelligence magnifiques.

Comment le texte influence-t-il ta manière de jouer en tant que pianiste ?
Le poème est absolument central pour moi. Avant même de travailler le son, je suis fascinée par la manière dont un compositeur, une compositrice utilise un texte : suit-il sa structure, sa forme ? répète-t-il certains vers pour en faire un refrain ? compose-t-il à partir du sens ou de la musicalité des mots ?

En ce moment, je m’intéresse particulièrement aux absences. Les passages retirés d’un poème sont parfois aussi révélateurs que ceux conservés par le compositeur. Schubert supprime par exemple la dernière strophe de Die Forelle de Schubar, et Schumann choisit de ne pas mettre en musique le dernier poème de Frauenliebe und -leben. Ces silences sont très révélateurs.
De façon plus générale, la présence d’un texte modèle et rend la ligne vocale vivante, organique. C’est très inspirant quand on veut aussi chanter au piano ! Au-delà du texte, je dirai que la collaboration avec les chanteurs m’a vraiment appris à respirer et avoir conscience de mon corps.

© Sébastien Jourdan
Qu’est-ce qui fait, selon toi, qu’un duo chanteur–pianiste fonctionne vraiment ?
La confiance et l’écoute mutuelle !

Les concerts sont des moments magnifiques, mais aussi de grande vulnérabilité. Il se passe toujours quelque chose d’imprévu sur scène, malgré les répétitions. Un tempo devient plus mobile avec l’adrénaline, une consonne prend plus de poids, on ajoute brusquement une respiration… C’est précisément cette part d’imprévu qui rend le concert vivant et unique. Entrer sur scène en sachant que l’autre écoutera chaque variation, réagira, jouera avec elle même parfois, crée une immense liberté.
C’est cette vulnérabilité partagée qui fait un vrai duo.

Ton activité d’enseignante du Lied à la HMDK de Stuttgart occupe une place importante : peux-tu nous en parler ?
C’est un immense bonheur pour moi que de pouvoir accompagner depuis quelques mois des étudiant.e.s au sein d’une institution si prestigieuse. J’ai la chance de travailler uniquement avec des duos, donc vraiment dans un travail de musique de chambre où les deux musiciens sont responsables de toutes les questions d’interprétation. Dans d’autres universités allemandes, le prof de Lied est souvent amené à jouer lui-même avec le chanteur et je trouve cette configuration de duo + prof beaucoup plus enrichissante pour les étudiants car je ne projette pas mon imagination, ma vision. Nous pouvons observer et faire varier tous les trois l’influence du tempo, de différentes intentions, interprétations, sur le rendu musical, imaginer une orchestration pour préciser la texture de l’accompagnement, discuter du sens d’une phrase du poème, de sa répercussion aujourd’hui. Cette nouvelle génération d’étudiants est très curieuse, il me semble, encore plus intéressée que l’était la mienne à sortir des canons et à se pencher également sur des répertoires hors des sentiers battus. Nos discussions sont passionnantes et inspirantes.
© Peter Adamik
Comment ce travail pédagogique s’inscrit-il dans ton identité artistique globale ?
Ce travail est comme un catalyseur d’inspiration et d’imagination.
Je ne pense pas qu’il y ait d’interprétation fondamentalement fausse du sens d’un poème, les possibilités sont infinies. La nature extrêmement variée des mises en musique par de nombreux compositeurs d’un même poème aussi court que Über allen Gipfeln ist Ruh’ de Goethe en est bien la preuve. Quand on commence à associer les Lieder ensemble pour en faire des programmes, les possibilités de juxtaposition de pièces deviennent infinies.
Expliquer des gestes, accompagner mes étudiants à explorer de nouvelles sonorités, essayer de développer l’écoute intérieure et l’écoute de l’autre, aider à choisir une interprétation en pleine conscience m’aident à retrouver cette clairvoyance dans mon jeu.
Je découvre, redécouvre beaucoup de répertoire avec mes étudiants, des pièces, des compositeurs, des poètes que je ne connaissais pas, des cycles que je n’ai pas encore joués. Ces séances me rappellent l’importance de l’humilité et du besoin de retourner de façon incessante à la partition. La réponse à la plupart de nos questions s’y trouve.
Je revis également avec bonheur la liberté totale et si précieuse de ces années d’études, la possibilité de jouer absolument ce que l’on désire, et d’avoir régulièrement accès à une plateforme avec un public bienveillant. Mon festival berlied est une tentative de faire renaître encore et encore cette liberté.
Tu as fondé le festival berlied à Berlin : qu’est-ce qui t’a donné envie de créer ton propre espace artistique ?
J’ai fondé ce festival il y a 6 ans, pendant la pandémie de Covid. En l’absence de spectacle vivant et de salles de concerts pleines à craquer, je rêvais d’une plateforme qui nous permette d’expérimenter les formes de concerts, l’interdisciplinarité, et de faire entendre des répertoires moins connus, de sensibiliser à des thématiques politiques (réchauffement climatique, féminisme, questions Queer) et à faire entendre plus de musique composée par des femmes, et/ou sur des poèmes de femmes.
Nous sommes maintenant une équipe de trois femmes, qui nous occupons entièrement du projet. Cette année, nous jouerons l’intégrale des oeuvres pour une voix et piano de la compositrice berlinoise Ursula Mamlok, et inviterons notre public à redécouvrir l’œuvre d’Oscar Posa.
© Sébastien Jourdan
Qu’est-ce que cela implique de prendre en main un projet comme celui-ci, au-delà de la musique?
La transversalité. D’abord, ce projet m’a énormément apporté de clé créatives : penser avec notre designer graphique une identité visuelle, réaliser des vidéos, une campagne qui parle à toutes les générations, penser une programmation qui ne soit pas redondante, qui surprenne d’une année à l’autre, réfléchir à la place de ce festival dans un monde artistique berlinois aussi foisonnant et kaléidoscopique.

Ensuite, me retrouver “de l’autre côté” m’a énormément appris sur la réalité de l’industrie musicale aujourd’hui. D’où viennent les financements d’un festival? Quelle est la part des ventes de places dans le budget global? Qu’est ce qui fait qu’on invite un duo après une candidature spontanée? Comment choisir un lieu? Qu’est ce qui fait venir le public? Ma façon de m’adresser à un programmateur a complètement changé depuis.

Que signifie être artiste pour toi aujourd’hui ?
Nous avons plus que jamais besoin d’art vivant.
Plutôt que de parler de ma propre expérience, je préfère raconter ici deux anecdotes qui me semblent parlantes.
Il y a quelques années j’ai joué un récital en Bavière avec mon ami basse Frederic Jost, un programme très virtuose de ballades romantiques allemandes. Un très vieux monsieur est venu nous voir à la fin du concert, vouté, se déplaçant dans une grande lenteur avec des béquilles. Il a levé des yeux très vifs vers nous et nous a dit que de nous entendre jouer comme ça, si vite parfois et avec autant de passion lui avait, l’espace d’une heure, donné l’impression qu’il pouvait à nouveau danser.

Je joue régulièrement avec le KNM, un ensemble de musique contemporaine à Berlin. Cette ensemble a accueilli le festival Kyiv Contemporary Days en 2023 à Berlin car il ne pouvait évidemment pas avoir lieu en Ukraine. Je questionnais les musiciens ukrainiens, les compositeurs invités sur leurs activités, leur craintes, leurs possibilités de voyager et ils m’ont confié qu’il y avait depuis le début de la guerre chaque jour des concerts à Kyiv. Il était impensable de ne pas continuer à jouer dans ces circonstances.

Quels sont tes projets à venir ?
Dans quelques jours aura lieu la première masterclass de Lied organisée par mon festival berlied pour des duos chanteurs-pianistes, que j’animerai avec la soprano Roberta Cunningham : une jolie façon de faire se rencontrer toutes mes activités !
Sinon je retournerai au Heidelberger Frühling en juin pour célébrer l’ouverture du festival de Lied en même temps que rendre hommage à Thomas Hampson à l’occasion de son anniversaire. Ce festival m’a accueillie en tant qu’académiste il y a 6 ans et j’ai énormément appris, notamment sur le Lieder de Schubert.
En octobre, avant la 5ème édition de berlied, sortira le premier enregistrement de mon trio Dara, London Fog pour le label Aparté, avec un programme anglais qui nous tient très à coeur !
21/05/2026